Musique

"Certains moments sont éminemment politiques": la géopolitique, éternelle invitée fantôme de l'Eurovision

L'Eurovision 2022 se tient à Turin - Jonathan Nackstrand - AFP

Les organisateurs insistent sur le caratère purement artistique du concours international. Mais de votes en scandales, les tensions politiques entre les pays participants se sont toujours manifestées.

Elle se tapit dans l'ombre de banderoles arrachées, de candidats qui déclarent forfait et, peut-être, de points savamment distribués: la géopolitique, cette invitée embarrassante qui ne cesse de perturber l'Eurovision. Si le concours international de chant met un point d'honneur à rappeler sa vocation purement divertissante, il ne parvient pas toujours à échapper aux affinités et aux querelles qui animent les États participants. Et le cru 2022, dont la finale aura lieu à Turin le 14 mai prochain, s'annonce déjà comme un cas d'école.

"L'Eurovision tente de limiter l'enjeu politique au maximum, mais n’est pas en mesure de l’exclure totalement", résume pour BFMTV.com Florent Parmentier, secrétaire général du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) et co-auteur de l'article 'Géopolitique de l’Eurovision: un miroir déformant de l’identité européenne'. "Certains moments sont éminemment politiques. Dans le choix des candidats, la distribution des votes..."

Cette année, c'est le conflit initié par Vladimir Poutine qui secoue l'organisation du concours. Depuis le début de la violente offensive du Kremlin contre l'Ukraine, en février dernier, la Russie a été exclue de la compétition et les parieurs misent sur une victoire du groupe Kalush Orchestra, les représentants de l'Ukraine. Une situation exceptionnelle mais pas inédite, tant l'histoire de ce concours lancé en 1956 a prouvé que, lorsqu'une quarantaine de pays s'affrontent - même en musique - avant de voter les uns pour les autres, les inimitiés ne sont jamais très loin.

Le vivre-ensemble à l'épreuve de la compétition

La position des organisateurs du concours en matière de politique est très claire, et inscrite dans son règlement: "Le Concours Eurovision de la chanson est un événement non-politique", y déclare l'Union européenne de radio-télévision (UER), qui chapote le télé-crochet. "Tous les diffuseurs participants (...) doivent prendre toutes les mesures nécessaires (...) pour s'assurer que la compétition ne soit en aucun cas politisée et/ou instrumentalisée et/ou ne soit discréditée."

Cette posture rejoint l'unes des valeurs fondatrices de l'Eurovision, celle du vivre-ensemble et du rassemblement des peuples:

"La paix est au centre de ce concours", explique Benoît Blaszczyk, secrétaire d'Eurofans, l'association de fans français de l'Eurovision. "Il est né des ruines de la Seconde Guerre mondiale. L'objectif était justement de dire: 'On ne va pas se taper à coups d'armes, mais à coups de chansons'."

Un mot d'ordre mis à rude épreuve dès les premières éditions du concours: en 1964, alors que la finale se déroule à Copenhague, un homme surgit sur scène pour protester contre la participation de l'Espagne et du Portugal, alors des dictatures. À peine a-t-il le temps de brandir une pancarte "Boycottez Franco et Salazar", qu'il se fait expulser manu militari.

Avance rapide jusqu'en 2019: Madonna, invitée de l'édition qui se déroule à Tel Aviv, s'entoure de danseurs arborant des drapeaux israéliens et palestiniens sur leurs costumes. Quelques minutes plus tard, au moment de la distribution des points, ce sont les représentants de l'Islande qui brandissent des écharpes en soutien à la Palestine lorsque les caméras se braquent sur eux.

Entre les deux événements, les incidents sont légion: l'Autriche qui se retire parce que le concours est organisé par l'Espagne de Franco (1969), le Royaume-Uni boycotté l'année de son intervention en Irak (2003) la Géorgie disqualifiée à cause d'une chanson soupçonnée de véhiculer un message anti-Poutine (2009), l'Ukraine qui interdit l'entrée de la candidate russe sur son territoire à cause d'un voyage en Crimée (2017)... Avec, en toile de fond, la question des votes, souvent remis en question.

Des "clubs" de pays qui se soutiennent

Chaque année, tous les pays remettent leurs points aux artistes qu'ils ont préférés - avec interdiction de voter pour leur propre candidat. Répartis à parts égales entre un jury national et le public, ces suffrages ont toujours été soupçonnés d'être attribués selon des critères plus géopolitiques qu'artistiques.

Farid Toubal, professeur de sciences économiques à l'Université Paris-Dauphine, a analysé les votes donnés au concours de l'Eurovision pour co-rédiger l'étude "Eurovision: bien chanter ne suffit pas", publiée en 2008:

"On s'est rendu compte que la qualité de la chanson, la langue chantée ou même l'ordre de passage des candidats ne jouait pas fondamentalement", assure-t-il à BFMTV.com. "Ce qui va jouer, c'est l'affinité culturelle entre les pays: le sentiment de partager les mêmes valeurs, de partager un objectif commun."

Ainsi, il définit des "clubs de pays" qui auraient tendance à se favoriser mutuellement: celui des pays baltes, des pays d'Europe de l'Est, le couple Roumanie-Moldavie, ou encore - de manière moins appuyée - des pays d'Europe centrale.

"Une photo des affinités entre les nations"

À ces affinitiés historiques s'ajouteraient, parfois, des popularités pontuelles. Le spécialiste évoque le cas de l'Irlande, qui a remporté l'Eurovision pas moins de quatre fois dans les années 1990 (dont trois d'affilée). Un enthousiasme des votants internationaux qu'il attribue à la croissance qu'a connu le pays au cours de cette décennie.

"L'Eurovision offre une photo, prise à l'instant-T, des affinités entre les nations. Et comme le concours a lieu chaque année, on peut établir des dynamiques et suivre l'évolution des tendances grâce au résultat des votes. Je crois que c'est de la géopolitique, exprimée par les peuples."

Car pour lui, c'est par le vote du public que s'expriment ces affinités culturelles, plus que par le jury composé de professionnels: "C'est intuitif: le public s'exprime sur ses affinités au sens large." Et d'illustrer son propos par une question: "vous iriez voter pour la Russie demain, vous?". Ce vote de cœur du public permettrait aussi d'expliquer certaines affinités unilatérales. Par exemple le fait que le public allemand, où vit une importante communauté turque, vote beaucoup plus souvent pour la Turquie que l'inverse.

L'UER, bien qu'elle n'évoque pas expressément la présence de "clubs de pays", admet sur le site officiel de l'Eurovision qu'elle s'organise pour "réduire les risques supposés de votes voisins". Pour cela, elle sépare les pays considérés comme amis durant les deux demi-finales, afin qu'ils ne puissent pas se favoriser au cours de ces deux soirées de pré-sélection, qui précèdent le grand show.

Une vitrine pour certains pays

La part d'artistique n'est pourtant pas à négliger, sinon le palmarès serait le même chaque année, tempère Florent Parmentier, du Cevipof. "Je dirais qu'il y a deux tiers d'artistique, pour un tiers de politique", schématise-t-il. Pour lui, cette politisation n'est en rien différente de celle que l'on peut observer dans toutes les rencontres internationales:

"On peut le constater lors des Jeux olympiques. Historiquement, ils constituent une trêve entre les États participants, mais on voit comment ils ont pu être instrumentalisés", explique-t-il. Notamment le boycott mutuel des États-Unis et de l'URSS dans les années 1980, en pleine guerre froide - pour ne citer que cet exemple.

Le spécialiste note un autre parallèle entre la rencontre sportive et l'Eurovision: l'opportunité pour les pays de s'en servir comme vitrine. "Ça permet à des pays dont on entend moins parler d'avoir ce moment symbolique. Pour tout un tas de pays, c'est un grand événement, regardé par 200 millions de personnes, dans lequel tout le monde a le même temps de parole que l'on soit un État de taille modeste ou un pays qui rayonne."

Mais les "petits" pays ne sont pas les seuls à avoir compris l'intérêt de ce formidable outil de "soft power". Après des années à squatter les tréfonds du concours, avec Amandine Bourgeois (2013), les Twin Twin (2014) ou encore Lisa Angell (2015), la France s'est décidée à mobiliser le Quai d'Orsay, pour se donner les moyens de réussir.

"Nous avons enfin compris les enjeux, le fait que c’est un tremplin, un podium et surtout que ça compte, se félicite ainsi Stéphane Bern, dans les colonnes de M le Mag du Monde.

Reste à savoir si l'Eurovision 2022 sera aussi clémente envers l'Ukraine que le prédisent les pronostiqueurs. Fait ironique, la Russie était l'un de ses principaux soutiens en terme de voix ces dernières années: "Le jour où ils recommenceront à échanger leurs points, on pourra estimer que les deux populations se seront réconciliées."

https://twitter.com/b_pierretBenjamin PierretJournaliste culture et people BFMTV