Musique

Boycotts, messages cachés et attribution des points: quand la politique s'invite à l'Eurovision

Verka Serduchka, candidate géorgienne de 2007, soupçonnée d'avoir intégré un message anti-russe dans ses paroles - Sven Nacktrand - AFP

Les règles de l'Eurovision sont claires: le télé-crochet doit rester un divertissement. Mais ses 66 ans d'existence prouvent qu'il ne parvient pas toujours à échapper aux crises géopolitiques qui secouent l'Europe.

Le cru 2022 de l'Eurovision promet d'être plus politique que jamais. Cette 66e édition, dont la finale a lieu le 14 mai à Turin, se prépare en pleine guerre russo-ukrainienne. Et le conflit a déjà influencé le déroulement du concours: la Russie en a été exclue dès février dernier, et l'Ukraine se hisse en première place des pronostics depuis des semaines.

Rien ne permet de prédire ce qui se déroulera le 14 mai sur la scène de l'arène Palasport Olimpico. Mais cette future édition s'inscrit déjà dans une longue tradition du concours: celle de l'irruption, plus ou moins subtile, des tensions géopolitiques dans ce divertissement aux 200 millions de téléspectateurs.

Car malgré un règlement qui interdit expressément tout discours engagé - si ce n'est en faveur du vivre-ensemble, valeur cardinale de l'Eurovision - les 66 ans d'existence du concours nous ont appris qu'il ne peut échapper aux querelles des pays qui s'y affrontent. Retour sur certains des éclats politiques qui ont le plus bousculé la compétition.

• 1964: un manifestant monte sur la scène pour protester contre Franco et Salazar

L'irruption de la politique sur la scène du concours remonte quasiment à ses origines. En 1964, deux dictatures participent à l'Eurovision: l'Espagne de Franco et le Portugal de Salazar, qui vient d'intégrer la compétition.

Malgré les nombreuses voix qui demandent l'exclusion de ces deux pays, il sont représentés le soir de la finale à Copenhague. Ce qui mène à un bref esclandre: en plein spectacle, juste avant l'entrée du candidat belge, un homme surgit sur la scène en brandissant une pancarte "Boycottez Franco et Salazar".

"Le réalisateur a immédiatement montré un autre plan", raconte à BFMTV.com Alain Fontan, ancien secrétaire de l'association Eurofans, club français des fans de l'Eurovision. "Ça n'a duré que quelques secondes, le téléspectateur n’a rien compris. Le protestataire a été viré".

• 1968: un "La, la, la" polémique

Pour disputer la 13e édition, en 1968 à Londres, l'Espagne décide d'envoyer le chanteur Joan Manuel Serrat et son titre La, La, La. Problème: l'artiste prévoit de chanter en catalan, ce qui n'est pas au goût des autorités de l'Espagne franquiste.

Une cuisine interne permet de régler rapidement le problème: Joan Manuel Serrat est évincé puis remplacé par la chanteuse Massiel. Elle interprétera la même chanson en castillan le soir de la finale... et remportera la victoire.

• 1969: L'absence politique de l'Autriche

En 1969 se pose un problème éthique: l'Espagne ayant remporté l'édition précédente, le concours est organisé pour la première fois par un pays en dictature. Si des pays comme la France, la Grande-Bretagne ou les Pays-Bas se rendent à Madrid, l'Autriche manque à l'appel.

Sur le site officiel de l'Eurovision, on se souvient du cru 1969 comme de celui où l'Autriche a "décidé de rester chez elle". Mais selon de nombreuses sources, auxquelles s'ajoute celle d'Alain Fontan, ce retrait est en réalité un boycott: "L'Autriche n'est pas venue parce que la soirée se déroulait dans l'Espagne de Franco."

• 1976: La Turquie se retire à cause de l'entrée de la Grèce

Le parcours de la Turquie à l'Eurovision a été pavé de polémiques. La première est intervenue dès sa première participation au concours, en 1975. Cette année-là, la Grèce se met en retrait pour protester contre l'intégration de la Turquie, qui a envahi Chypre l'année précédente. En 1976, l'inverse se produit et la Turquie ne revient pas, tandis que la Grèce retrouve le concours.

D'après Time Magazine, la chanson proposée par la Grèce cette année-là (Panagia Mou, Panagia Mou) était soupçonnée d'évoquer l'invasion de Chypre. Si la Turquie a bien retransmis le concours de 1976, elle a censuré le passage de la Grèce.

D'aucuns diraient que ce conflit se ressent dans les votes de ces trois pays. Depuis le début du concours, la Grèce a distribué 400 points à Chypre qui lui en a rendu 419... Et la Turquie n'a offert qui 10 points à Chypre, pour 12 en échange.

La Turquie n'a pas participé au concours depuis 2012. En 2018, le président de la télévision publique turque TRT a déclaré ne pas envisager de retrouver la compétition, s'en prenant directement aux valeurs d'inclusion LGBT du concours.

• 2003: Boycott spectaculaire du Royaume-Uni

Si l'histoire de la musique n'a pas retenu Jemini, duo de pop britannique du début des années 2000, ils ont marqué celle de l'Eurovision. Le 24 mai 2003, en Lettonie, les deux artistes et leur chanson Cry Baby arrivent derniers du classement avec zero point du public et autant du jury. Le fameux null point, rare et redouté de tous les candidats.

Il faut bien dire que leur prestation n'était pas la plus qualitative de la soirée, portée par leurs deux voix hésitantes et hors tonalité. Mais de nombreux observateurs avaient évoqué à l'époque une raison un peu plus partiale pour expliquer ce boycott général: l'engagement, quelques semaines avant le concours, du Royaume-Uni dans la guerre en Irak.

Un triste score que le Royaume-Uni n'a plus jamais renouvelé... jusqu'à l'année dernière. En 2021, James Newman et sa chanson Embers ont échoué à convaincre public et jury et ont terminé derniers du classement. Hasard du calendrier, cette édition de l'Eurovision était la première depuis le retrait effectif du Royaume-Uni de l'Union européenne. De là à faire un lien...

• 2007: L'Ukraine a-t-elle chanté "Russia Goodbye"?

Coïncidence ou provocation? En 2007, l'Ukraine se fait représenter par la chanteuse drag queen Verka Serduchka et sa chanson Dancing Lasha Tumbai. La chanteuse interprète son titre, un délire mêlant anglais, allemand, russe et ukrainien. Mais le morceau génère de nombreux froncements de sourcil en Russie: "Lasha Tumbai", répété plusieurs fois dans la chanson, ressemble fortement à la prononciation de "Russia, Goodbye".

Verka Serdushka s'en est défendue, assurant qu'il s'agissait d'un terme mongol pour dire "crème fouettée". C'est en fait du charabia, selon Time Magazine. La controverse ne l'a pas empêchée d'arriver deuxième à l'issue du concours.

• 2009: le message subliminal de la Géorgie

Lorsque la Géorgie se lance dans la compétition, en 2009, elle sort d'une année éprouvante: l'été précédent a été marqué par une guerre violente contre la Russie de Dmitri Medvedev, qui vient de succéder à Vladimir Poutine, autour de la province séparatiste d'Ossétie du Sud.

C'est justement Moscou qui accueille le concours cette année-là. Pour la représenter en Russie, la Géorgie a choisi le groupe Stephane and 3G et sa chanson Put In Disco. "We don't wanna put in the negative move", chantent les artistes dans leur refrain.

La consonnance similaire entre "put in" et "Poutine" n'échappe pas à l'Union européenne de radio-télévision (UER), chargée d'organiser le concours. Le refrain est soupçonné de présenter un jeu de mot, traduisible par "Nous ne voulons pas d'un Poutine". L'organisation demande à la délégation géorgienne de réécrire la chanson ou d'en proposer une autre, comme le rapportait la BBC à l'époque. Cette dernière publie un communiqué dans lequel elle nie toute référence politique dans son texte, et annonce son retrait de la compétition.

• 2009: Israël appelle à la paix

Pendant plusieurs semaines entre la fin de 2008 et le début de 2009, les tensions entre Israël et Palestine donnent lieu à la guerre de Gaza. Ces affrontements se concluent le 21 janvier. Le Monde fait état d'un bilan de 1400 morts côté palestinien et 13 morts côté israélien.

C'est dans ce contexte que la délégation israélienne envoie, pour la représenter à Moscou, un duo formé par l'Israëlo-américaine Noa et la chanteuse arabe-israélienne Mira Awad. Leur chanson mêle hébreux, arabe et anglais, et son titre laisse peu de place au doute quant au message qu'elle souhaite véhiculer: There Must Be Another Way ("Il doit y avoir un autre moyen", littéralement).

• 2017: l'Ukraine refuse l'entrée à la candidate russe

L'Eurovision 2017 s'est déroulée sans la Russie. L'Ukraine, qui accueille le concours à Kiev cette année-là, refuse l'entrée à la candidate russe Ioulia Samoïlova. La cause: un concert donné par la jeune femme de 27 ans en juin 2015 en Crimée, péninsule ukrainienne annexée par Moscou en mars 2014.

La polémique démarre quelques mois avant le concours lorsque les services spéciaux ukrainiens (SBU) interdisent pour trois ans l'entrée sur leur territoire à la candidate russe. Une participation de Ioulia Samoïlova par satellite est brièvement envisagée avant d'être abandonnée. La jeune femme a finalement participé à l'Eurovision l'année suivante, à Lisbonne, avec le titre I Won't Break. Mais elle n'est pas parvenue à se qualifier lors des demi-finales.

• 2019: l'Islande affiche son soutien à la Palestine lors de l'édition israélienne

Au soir de la finale de l'Eurovision 2019, accueillie par Israël, tous les regards étaient tournés vers les candidats islandais. Les membres de Hatari, groupe de punk rock à l'esthétique SM, faisaient parler d'eux depuis des mois en affichant leur soutien à la Palestine.

Comme le rapportait à l'époque The Times of Israel, les artistes avaient fait part de leur projet d'utiliser la scène de l'Eurovison pour afficher leur sensibilité politique. Ils avaient même invité Benyamin Netanyahu, alors Premier ministre de l'État hébreu, à les affronter lors d'un match de glima, forme de lutte scandinave.

Leur prestation s'est finalement déroulée sans encombre. Il aura fallu attendre la fin de la soirée pour leur coup d'éclat: pendant la distribution des points, Hatari a brandi des écharpes aux couleurs du drapeau palestinien devant les caméras. Ils ont terminé 17e de la compétition. Quelques mois plus tard, l'UER a annoncé "une sanction financière en accord avec les règles de la compétition", dont le montant n'a pas été communiqué.

Madonna, qui était invitée le même soir à se produire dans le cadre de la compétition, s'était entourée lors de sa prestation de danseurs enlacés arborant les drapeaux israéliens et palestiniens.

L'avenir dira ce que réserve la finale de l'édition 2022. Pour l'instant, tous les candidats s'en tiennent à la ligne de conduite: de la musique, pas de la politique. "On adore la chanson (des candidats ukrainiens)", nous expliquaient ainsi Alvan & Ahez, les candidats français, dans une récente interview, avant de rappeler: "On est dans un concours de chant. Évidemment, on a un avis mais on le garde pour nous. On fait du divertissement."

https://twitter.com/b_pierretBenjamin PierretJournaliste culture et people BFMTV