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Le Turkménistan, une dictature officiellement sans Covid où les morts s'accumulent

Selon la version officielle, le coronavirus n'a jamais pénétré le territoire de ce pays d'Asie centrale. Pourtant, plusieurs activistes dénoncent une catastrophe sanitaire sur place.

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Hors des circuits touristiques, ignoré de l’Occident, difficile à placer avec certitude sur une carte, ce n’est pas faire injure au Turkménistan que de dire qu’il n’est pas le plus connu des pays. Pourtant, cette jeune république née en 1991 de l’éclatement de l’Union soviétique peut se targuer d’un phénomène exceptionnel: elle n'a - officiellement - enregistré aucun cas de Covid-19 sur son territoire depuis le début de la pandémie. Un privilège rare, qu’elle partage avec la Corée du Nord.

Bien sûr, cette statistique est tout sauf réelle. Dans ce pays extrêmement répressif et mené d’une main de fer depuis 2006 - et jusqu'à il y a quelques semaines encore - par le très mégalomane Gourbangouly Berdimouhamedov, le sujet du Covid-19 est très vite devenu tabou.

"Les autorités turkmènes évitent autant que possible l’utilisation du mot coronavirus pour dissuader la propagation des informations sur la pandémie", indique Reporters sans frontières dans une note dédiée au pays.

Un pays répressif et fermé

Pour comprendre ce déni, il faut remonter au fonctionnement même du pays depuis sa création. "Il y a un côté qui nous échappe complètement. C’est une autre discipline de la politique", assure auprès de BFMTV.com Catherine Poujol, professeure à l’INALCO et co-directrice de l’Observatoire des états post-soviétiques. Dans les faits, le Turkménistan est une dictature, l’une des plus féroces qui puisse exister, et le pays est l’un des plus fermés de la planète.

À son indépendance de l’URSS, le Turkménistan était dirigé par Saparmyrat Nyýazow, un président au culte de la personnalité tellement exacerbé que son livre Ruhnama - "Le livre de l'âme" - a été élevé au rang d'ouvrage saint dans le pays et reste l'une des pierres angulaires du système éducatif. Il avait en outre fait ériger une statue en or à son effigie, qui devait tourner sur elle-même au fil de la journée afin de toujours faire face au soleil.

La ville d'Achgabat, capitale du Turkménistan - Image d'illustration © IGOR SASIN / AFP

À sa mort, Berdimouhamedov, son dentiste attitré devenu ministre de la Santé, prend le relais dans les excentricités. À la surprise générale, il a d'ailleurs délégué en mars le pouvoir à son fils, Serdar, lors d'élections jouées d'avance, tout en gardant le contrôle du pays en sous-main. En plus d’avoir fait ériger une statue en or de son chien préféré dans la capitale Ashgabat, il a également interdit les voitures de couleur noires de circuler, sous prétexte qu’il leur préfère les véhicules blancs.

"Tous les Turkmènes sont fiers, ils ignorent complètement les moqueries car ils ne manient pas l’anglais", ajoute Catherine Poujol. "Ils sont complètement cloisonnés. Pour eux, tout le monde admire leur capitale."

Dans un tel contexte de vase clos, auquel il faut ajouter un fort sentiment nationaliste exacerbé depuis la fin du joug soviétique, la population a été contrainte de suivre celui qui se fait surnommer Arkadag, le protecteur. "La santé est un fleuron du pouvoir, c’est un attribut de l’excellence turkmène. Il est alors impossible que la pandémie touche le pays: les gens peuvent accepter une pneumonie, mais pas ça", analyse Catherine Poujol.

Malgré les dénégations répétées du gouvernement, la situation sanitaire du pays est bien loin d'être enviable. Géographiquement, le Turkménistan est en effet entouré de pays qui ont été violemment touchés par les différentes vagues de la maladie, dont l'Iran, qui a officiellement recensé plus de 7,2 millions de cas sur son territoire pour près de 141.000 morts.

Il est extrêmement difficile d'obtenir un point officiel exact de la situation sur place: les médias d'opposition y sont interdits et le gouvernement turkmène, tout comme son ambassade à Paris et à Bruxelles, n'a pas répondu à nos sollicitations. Éxilés à l'étranger, plusieurs journalistes indépendants dressent un tableau noir.

"La situation est désastreuse: au Turkménistan, les morts se comptent par milliers", assure à BFMTV.com Diana Serebryannik. Directrice de l’organisation Droits et libertés pour les citoyens turkmènes, elle n'hésite pas à utiliser le terme de "génocide".

"Dans toutes les familles de cinq personnes, au moins un, voire parfois deux ou trois membres sont morts", affirme-t-elle. "Dans les cimetières, des enterrements sont organisés toutes les cinq minutes dès 6 heures du matin."

Les cimetières, justement, sont des indices utilisés pour connaître l'évolution du Covid-19 en terre turkmène. Selon des travaux de l'ACCA (Analytical Centre for Central Asia) réalisés à partir d'images satellites de la ville de Balkanabad, la création de nouvelles tombes s'est accélérée depuis l'apparition du Covid-19. Du 25 mars au 16 avril 2020 sont apparus 317 monuments funéraires. En comparaison, on en dénombrait 524 entre le 31 mai 2018 au 25 mars 2020, soit une période d'un peu plus de deux ans.

L'ACCA a réalisé des travaux similaires autour d’Achgabat par l’ACCA. L'ONG estime que, du 8 mai au 31 octobre 2020, 4370 personnes ont perdu la vie - contre 1800 sur l'ensemble de l’année 2019 dans cette même zone. L'organisation cite un proche du ministère de la Santé turkmène, resté anonyme: selon lui, si "personne ne pourra donner de chiffres exacts", ces données de mortalité sont "probablement l’estimation la plus basse".

Vue satellite du carré musulman d'un cimetière d'Ashgabat, où des centaines de nouvelles tombes ont été creusées en l'espace de quelques semaines © Google

Un système de santé très fragilisé

Logiquement, l'afflux de malades met aux abois un système de santé extrêmement fragilisé. "Le système de santé est quasiment détruit depuis la chute de l’URSS. Les médecins manquent de tout, d’oxygène, de machines à ventiler. Du temps de l’Union soviétique, le système était l’un des meilleurs du pays", rappelle Diana Serebryannik. "Berdimouhamedov ne veut pas l’admettre: il est médecin, mais surtout, il est celui qui doit sauver la nation turkmène", ajoute-t-elle.

Contacté par BFMTV.com, Ruslan Myatiev, rédacteur en chef de l'organisation de presse indépendante basée aux Pays-Bas Turkmen News, détaille la difficulté qu'ont les patients turkmènes pour se faire soigner.

"Au Turkménistan, les patients doivent apporter eux-mêmes le matériel pour se faire soigner, même le coton, même les plus petites choses. Mais les gens sont très pauvres et la prise en charge coûte cher", explique-t-il.

Sur son site, le journaliste dresse le portrait de nombreux turkmènes morts du Covid selon ses recherches. Il évoque la mort de l’artiste populaire locale Roza Saparovna. Celle de Sharapat Achilova, une enseignante de primaire. Ou encore de Dzhumagui Bibitova, un médecin à la retraite qui a continué à travailler jusqu’à sa mort dans un hôpital de la ville de Turkmenabat.

L'une des nombreuses personnes dont la mort est recensée au Turkménistan © Turkmen.news

Paradoxalement le Turkménistan reconnaît indirectement la présence du Covid-19, ou du moins d'un danger sanitaire sur son territoire. "Des mesures de distanciation sont prises arbitrairement, la baignade a été interdite dans la mer Caspienne cet été, sans que personne ne sache réellement pourquoi", décrit Myatiev.

Après avoir d'abord interdit le port du masque début 2020, les autorités ont été les premières au monde à instaurer l'obligation de la vaccination pour les plus de 18 ans, "des produits russes et chinois", selon le journaliste. Là encore, le système de santé plus que précaire du pays ne permet par une protection optimale.

"Les vaccins ne sont pas conservés dans de bonnes conditions et deviennent dangereux. Certaines personnes se sont faites vacciner la journée et sont mortes dans la nuit", alerte-t-il, sans que ces faits ne puissent être confirmés.

L'OMS marche sur des œufs

En juillet 2020, une délégation de l'OMS s'est rendue au Turkménistan avec pour mission de déceler des signes potentiels du Covid-19. Dans son rapport, cette dernière avait rapporté les efforts des autorités, notamment en ce qui concerne le port du masque, et avait souligné que le gouvernement semblait enclin à discuter de la maladie.

Après cette visite, de nombreuses critiques se sont abattues sur l'OMS, accusée de jouer le jeu du gouvernement. "On leur a montré ce qu'il fallait voir, rien qui n'ait un rapport avec le Covid-19. On leur a montré les bons patients avec les bons soignants dans les bons hôpitaux", pointe Diana Serebryannik, toujours auprès de BFMTV.com.

Pire, dans son rapport, l'OMS a répété l'affirmation du gouvernement selon laquelle "aucun cas confirmé de Covid-19 n'a été enregistré" mais s'est inquiété de "l'augmentation du nombre de cas d'infection respiratoire aiguë et de pneumonies".

Contactée par BFMTV.com, l'OMS s'est refusée à tout commentaire et a renvoyé vers un article de la BBC qui résumait, en novembre dernier, les détails et conclusions de cette visite. Il faut "construire un dialogue" plutôt que de "faire des déclarations qui pourraient en fait ne pas conduire au type d'actions que nous voudrions", avait alors déclaré le Dr Catherine Smallwood, responsable des urgences à l'OMS.

"D'un point de vue scientifique, il est peu probable que le virus ne circule pas au Turkménistan", nuançait cependant la spécialiste.

Réglisse et provocations

La situation semble désormais figée au Turkménistan. Berdimouhamedov s'est même permis, en septembre dernier, de critiquer la manière dont les autres pays gèrent la progression du Covid-19, rapporte CNN.

"La pandémie a révélé de graves défaillances systémiques dans la réponse internationale à ce défi", avait-il déclaré.

Fin 2020, ce dernier avait assuré que la réglisse pouvait servir de remède contre la maladie. "Des scientifiques de tous les pays recherchent actuellement des remèdes efficaces contre le coronavirus, menant de nombreuses études, et l'un d'entre eux pourrait être la racine de réglisse", avait-il clamé, indiquant que "même une faible concentration d'un extrait aqueux de réglisse a un effet neutralisant", sans apporter aucune preuve scientifique.

En mars de la même année, Gourbangouly Berdimouhamedov avait également conseillé les fumigations de harmal, plante à l'odeur forte et aux supposées vertus médicinales qui n'ont là non plus pas été prouvées. Le prix du bouquet de harmal avait alors explosé, avant de quelques mois plus tard venir orner les tombes des patients disparus.

https://twitter.com/Hugo_SeptierHugo SeptierJournaliste BFMTV